DEMAIN, SERONS NOUS MEILLEURS ?
Ils avaient pris rendez-vous. C’était ce soir. Elle se sentait prête à payer à peu prés autant qu’il le désirait même si cela signifiait ne pratiquement rien manger pendant plusieurs mois. Son estomac serait vide, mais son cœur rempli de repos.
Ils avaient pris rendez-vous. C’était ce soir. Et c’était dans un p’tit bar sombre d’la rue Sainte Catherine. Ce n’était pas elle qui avait choisi. Il savait ce qu’il faisait apparemment. C’était le principal. Elle voulait qu’il soit sérieux. Elle aimait le travail bien fait. Elle avait toujours été consciencieuse.
Ils ne cessèrent de se regarder, de se jauger du regard durant tout le repas. Elle n’hésitait plus. Elle avait fait un choix définitif et immuable. Ce serait lui qui accomplirait la tâche et elle chercha une phrase pour le lui faire accepter. Le contrat fut conclu et signé par une poignée de main. Le lieu et l’heure de la mission qui incombait à l’homme furent déterminés rapidement mais avec précision. Quand Johnson sortira de la maison, Monsieur lui sautera dessus dans l’ombre de la toiture et il le conduira dans la cave accessible depuis le jardin. Là, il l’achèvera dans d’atroces souffrances. Suite à cet entretien, elle se sentit de bien meilleure constitution. Elle décida de marcher sous la pluie, tout autant pour lui éclairer l’esprit que pour pouvoir apprécier de retrouver la sécheresse de son logis. Elle ne pu résister à l’envie de passer devant la maison de l’homme qu’elle haïssait. Elle tourna la tête vers l’habitation et imagina la scène qu’elle connaissait déjà par cœur. La vision la réjouissait : il allait souffrir, enfin ! Un frisson lui parcourait l’échine tant l’excitation était à son comble. L’amour est un cadeau si précieux et si fragile que certaines personnes aiment à jouer avec. Ce monstre avait fait germer en son esprit et en son corps, un amour si puissant qu’elle s’était retrouvée incapable de vivre sans lui. Il avait ri, il avait tout pris, et il était parti. D’autres avait souffert comme elle, et d’autres souffriraient encore si cet homme misérable continuait à courir les rues ! Il devait payer, mourir. Qu’il aille en enfer ! Dépression, alcool puis fausse couche, elle avait beaucoup vécu, énormément pleurer. Mais il restait cet espoir, cette image sanguinolente, et son visage, là, au milieu de tout le sang. Elle ri, et continua sa marche sous les gouttes qui tombaient par milliers.
Tout d’un coup, alors qu'elle sentit le froid lui brûler le visage, elle choisit de hâter le pas. Et, tournant à l’angle de la rue, elle le vit. Il était arrêté à un feu rouge dans sa grande voiture noire. Et quand son cœur fit de nouveau un bond dans sa poitrine, elle courut vers la voiture, tira la poignée et monta de force dans le véhicule. L’homme aux cheveux noirs cria. Empoignant d’autorité sa main, elle la serra de toutes ses misérables forces, et lui demanda de s’excuser, de revenir, de recommencer. Alors, que son visage se tordait en un rictus, il prit son temps pour parler et, distinctement, fortement, il dit : « Non ».
Elle se mit à rire elle aussi, et le prévint qu’il souffrirait tôt ou tard. Elle pensait à la sentence qui tomberait sur lui le lendemain. Puis, elle se tu, et sortit de l’auto. Elle agita la main, cria adieu, envoya un baiser à Johnson et se mit à courir vers sa propre maison. Aller se cacher, comme pour dissimuler le poids de sa future culpabilité.
Devant son assiette, elle se demanda s’il était possible de la soupçonner. De toutes façons, seule la justice du tout puissant l’importait. Elle faisait-là une bonne action. Elle se le répétait sans cesse. C’était lui ou elle, les deux ne pouvaient pas cohabiter sur terre. Et puis, c’était lui, le coupable, le monstre, la vermine après tout ! Elle n’eut plus faim. Elle se promit de jeûner jusqu’à la mort de Johnson. Une histoire de meurtre : ça devenait banal en ce bas monde. Pourtant elle sentait bien au fond d’elle-même quelque chose, quelque chose qui n'allait pas. Malgré toutes ces pensées, elle n’arrivait à faire taire cette petite voix qui l’interpellait sans cesse. Sa conscience la travaillait.
Elle tenta de s’endormir dans son grand lit vide, mais n’y parvint pas. Elle ouvrit alors un livre, espérant y trouver quelques mots soporifiques. Elle considéra un moment un livre de Proust et trouva celui-ci parfait : au bout de 2 chapitres elle trouva le sommeil, ne se souvenant même plus de la phrase qui avait précédé son endormissement.
Le lendemain, un mal lui étreignait la tête, et elle regarda l’horloge. Dans un peu plus de 5 heures, Johnson serait mort, dans un peu plus de 8 heures, dans le journal. Il aurait même la renommée… Elle espéra que Monsieur lui arrangerait la face : on ne pourrait au moins pas pleurer un si « beau » jeune homme mort. En espérant s’éloigner un moment de ses réflexions, elle ouvrit une bouteille d’armagnac qu’elle but à petites gorgées, directement au goulot. Elle espérait que le venin lui circulerait rapidement dans le sang et que les larmes qu’elle versait se transformeraient rapidement en éclats de rire. Elle aimait rire. De toutes façons, sa situation n’était elle pas risible ? Elle est abandonnée, elle est saôule à en crever, elle veut tuer, elle engage un pro’. Déjà toute petite elle riait, elle riait... à grands éclats de rire ! Oui, oui, sa mère le lui disait : "doucement, tu vas t’étouffer !". Oui, oui, c’était drôle de se sentir partir un moment, sans pouvoir respirer, se demander si c’était réellement si beau la mort. Comme dans un roman d’humour noir où tour à tour les protagonistes meurent tous d’une façon si malchanceuse que çà en est risible. Et si elle-même vivait dans un roman ? Dans un roman de Boris Vian par exemple ! Elle riait de plus belle, buvait gorgées sur gorgées. Oui, elle était très philosophe. Peut être, ce qu’elle vivait là était seulement un cauchemar, que son vrai « moi » vivait au moment même dans une vie totalement différente ! Peut-être était-ce même une princesse ? Elle se trouvait hilarante ! Ah, quelle belle mort, ce serait si là, tout de suite, elle périssait d’un coma éthylique ! D’ailleurs, elle s’achèverait à la Manzana ! Parce que la Manzana ça sent bon ! Et qu’elle déteste les morts qui puent. T’façons les morts, ça pue ! Elle le savait bien, que c’était pas beau à voir la mort. Surtout la mort d’un gosse même pas encore né, qui tombe rouge sang dans les sous-vêtements. Elle rit, elle but, elle cria, elle but.
Elle arrêta un moment de porter la bouteille à sa bouche. Elle regarda au fond d'celle-ci et se sentit soudainement comme noyée. Elle réalisa ce qui c'était passé ces dernières semaines. Elle réalisa cette folie qui l’avait étreinte. Et c’est allongée sur le plancher que prit fin sa démence. Au milieu des détritus de pensées, elle n’était plus reine. Elle voulut donner sa couronne à madame la bouteille, qui l’offrit à naguère et porta un toast au présent.
Passé ce moment, elle regarda sa montre. Non. C’était l’heure, à 5 minutes près. Elle tituba. S’arrêta. Comme si un terrible choc s’était produit en elle. Quelque chose venait de se briser.
Cependant, la déchue courut hors de chez elle, emprunta la grande rue et longea les murs le plus rapidement qu’elle le pu. Empêcher le meurtre. Elle ne pensait plus. Elle courait seulement. Le chemin semblait se rallonger sous ses pas. Allez, plus que deux rues et elle y serait ! Elle remarqua tous les détails de sa course. Le pigeon, là sur un banc. Son cœur qui battait si rapidement. Ses mains qui tremblaient de ce qu’elle allait ou avait déjà provoqué.
Elle se dépêcha d’ouvrir le portillon et se dirigea sous le porche. Elle demanda à Monsieur de sortir de sa cachette, chose qu’il fit promptement. Il lui demanda la raison de son intervention. Elle avoua. Elle l’aimait encore. Elle ne pouvait pas le faire tuer, lui donner la mort, ça serait signer sa propre mort à elle. Monsieur sortit de sa cachette hachettes et fil, couteaux et fusils et il prit la parole :
« Je m’en doutais que vous aimiez ce salaud. Vous êtes toutes pareilles. Il vous est impossible de faire autrement. La haine et l’amour collent tellement bien ensemble que vous voulez, vous toutes, tuer par passion. »
Elle soupira, heureuse d’être arrivée à temps. C’est à ce moment précis que Johnson sortit de la maison. Il regarda, interdit, l’homme et toutes ses armes, Elle, et son visage confondu. Il prit une moue agacée, traversa l’allée sans plus leur prêter de regards.
Sans un mot, elle se dirigea dans sa direction, se jeta sur lui, l’embrassa, puis tournant les talons, et suivit de près par Monsieur, elle prit le chemin de la sortie.
Ils passèrent ensemble le portillon, et il s’adresse de nouveau à elle, tandis que Johnson montait dans sa voiture.
« J’espère que vous me payerez au moins le déplacement… ». Cette phrase sonna plus comme un ordre qu’une négociation. Elle répondit par un signe de tête que oui, elle le ferait.
Puis, leurs chemins se séparèrent.
« Johnson a gagné pour l’instant, pensa t-elle, mais un jour ça sera son tour. Un jour, il souffrira… Car ce jour là je n’aurais pas la faiblesse de renoncer.»
Une étrange lueur lui éclaira les yeux.